L’Edito de Bénédicte Hautefort, numéro 139

Les entreprises parlent disruption, les marchés n’ont encore rien changé à leurs modèles : quand et comment va se produire le rattrapage ?

Stéphane Richard, notre Invité cette semaine, souligne l’étrangeté de la saison 2017 : quand les entreprises et toute l’opinion publique parlent innovation, start-ups et disruption, investisseurs et actionnaires conservent leurs schema d’analyse traditionnels, ancrés sur les métiers actuels. Les marchés, pourtant habituellement à l’affût de toute nouvelle « spéculative » ou même « situationiste », semblent ne pas entendre. Paradoxalement, leur référentiel semble, pour une fois, avoir un temps de retard sur le référentiel des entreprises. L’enjeu, pour elles, est d’anticiper le moment où les marchés vont prendre conscience de ce décalage, et rattraper d’un coup : quand cela va-t-il se produire, comment vont-ils réagir, comment amortir le choc – à la hausse ou à la baisse – sur leur image financière?

De la part des actionnaires individuels, cette posture se manifeste au moment des débats en assemblée : au fil des semaines, l’Hebdo des AG constate que les questions sur le nouveau modèle économique de leur entreprise sont très rares, alors même qu’elles sont nombreuses à expliquer qu’elles sont en train de changer radicalement et proactivement de métier et donc de référentiel – Total, Engie, Orange, EutelSat, … comment les embarquer dans cette nouvelle aventure ? La question de la génération et de l’âge des actionnaires individuels joue un grand rôle dans cette décision, propre à chaque entreprise.

De la même manière, analystes et investisseurs posent encore très peu de questions dans les roadshows, alors même que ces transformations en cours pourraient remettre en cause leurs propres schema d’analyse : une société de services ne se valorise pas suivant les mêmes indicateurs qu’une société industrielle, par exemple. Quand il s’agit de vote et non d’investissement, le phénomène de « sphère parallèle » est encore amplifié par la présence des « proxy », les agences de recommandation de vote, qui ont élaboré des politiques de vote qui se veulent impartiales et comparables d’une société à l’autre, mais sont aujourd’hui déconnectées de la réflexion stratégique de l’entreprise.

Ce décalage est signe d’une période de transition, qui peut déboucher sur des « bulles » pour les nouveaux métiers émergents dans des entreprises historiques, ou à l’inverse sur des dévalorisations excessives pour les métiers traditionnels. A chaque entreprise de prendre la mesure de son propre décalage, et anticiper !