L’édito de Bénédicte Hautefort – N 148

Et si la vraie raison du succès en bourse de l’actionnariat salarié était son pouvoir de contrepoids au management?

Paradoxe de l’actionnariat salarié : historiquement conçu pour aligner les intérêts du capital et du travail, c’est sur un autre critère qu’il est aujourd’hui valorisé par les marchés : le pouvoir de contrepoids au management

La France est championne d’Europe de l’actionnariat salarié, et les sociétés à actionnariat salarié surperforment en bourse : +60% vs CAC 40 depuis début 2017. Mais où est leur secret ? Elles ne démontrent aucune différence factuelle avec les autres sociétés : c’est ce que révèle l’Enquête de l’Hebdo des AG cette semaine, à partir de l’étude de plus de 450 sociétés. La performance financière est comparable : les salariés ne sont ni plus ni moins productifs suivant qu’ils sont, ou non, actionnaires de leur société. Le climat social est aussi comparable : les salariés ne sont ni plus ni moins heureux au travail quand ils sont actionnaires. Un camouflet en apparence, pour les « pères » de l’actionnariat salarié. Dès 1967, ce dispositif a été conçu, au départ, comme une nouvelle façon de créer de la richesse en réconciliant capital et travail.

Reste le fait boursier : compter des salariés au capital est aux yeux des marchés un atout fort. Notre conviction est qu’ils ont raison. Ils perçoivent dans l’actionnariat salarié un autre levier, qui ne relève pas de l’alignement des intérêts entre capital et travail, au contraire. De la même façon, ils ont plébiscité le fait de compter dans le Conseil d’Administration un administrateur salarié (pas forcément, même rarement, représentant des actionnaires salariés) – alors que les managements, pour la plupart, étaient réticents. Le ressort est le même : l’actionnariat salarié comme l’administrateur salarié sont valorisés par les marchés comme un contrepoids possible au management, en cas de situation sensible. Un paradoxe, quand les « proxy » tels ISS refusent de compter les administrateurs salariés comme indépendants.

Les faits, pourtant, donnent raison aux investisseurs et aux marchés. L’actionnariat salarié peut se révéler un allié important pour un activiste. Chacun se souvient des actionnaires salariés d’Atos votant de façon spectaculaire, en assemblée, pour les activistes Pardus et Centaurus contre le management. Dans des situations moins extrêmes mais à forte valeur symbolique, les cas d’actionnaires salariés votant contre les éléments de rémunération du management ou contre le renouvellement de mandat d’un dirigeant ont été nombreux en 2016 et 2017. Un bloc de capital convoité donc, qui a une valeur en soi pour les marchés financiers.

Point commun entre ces observations : conçu au départ pour arrondir les angles et améliorer le climat social, et par effet d’entraînement la productivité de l’entreprise, l’actionnariat salarié est en réalité valorisé par les investisseurs sur un autre critère : le succès boursier des entreprises à fort actionnariat salarié repose sur son pouvoir de contrepoids. Un argument délicat à manier par les managements concernés.

BH.